Pigeon de Bolle (Columba bollii)

J'avais lu partout qu'aux Canaries le pigeon des lauriers était "difficile" et que le Pigeon de Bolle, "ça allait"... Tous les comptes-rendus - et ils étaient nombreux - laissaient apparaître une fréquence des observations de Pigeon de Bolle quatre à cinq fois supérieure à celles des Pigeons des Lauriers... Eh bien, je peux vous dire que les choses ne sont pas passées comme je pouvais m'y attendre...

Les deux espèces - endémiques aux Canaries - partagent le même milieu : forêts très accidentées et humides de Tenerife, La Gomera, el Hierro et La Palma... La végétation y est composée essentiellement de lauriers et de bruyères arborescentes, le sous-bois est dense... Je me demande au passage quelle est la généalogie de ces deux espèces qui ont évolué conjointement, occupant exactement le même milieu dans un territoire aussi restreint...Dans tout le reste de l'Europe, au Proche-Orient et en Afrique du Nord, il y a trois espèces de pigeons qui occupent des milieux très variés ; ici, il y en a deux qui occupent exactement le même biotope... Ca tient à peine debout !... Hors l'hypothèse de deux spéciations successives, relativement éloignées dans le temps et consécutives à l'installation puis à l'isolation successives d'espèces continentales, je ne vois pas d'autre explication... 

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Venons en au terrain... D'abord l'observation est très difficile... La vue porte peu dans ce type de milieu... Il faut trouver des miradors, en bord de route la plupart du temps... Qui dit mirador dit pentes abruptes... Le regard plonge vers le bas ou se tend vers les hauteurs, avec l'inconfort que ces positions peuvent entraîner à la longue... Les distances sont considérables et les observations rapprochées bien improbables... Pas moyen de pénétrer les lieux : si des oiseaux se montrent, ils seront vus là où ils apparaissent, sans espoir d'approche... La plupart des apparitions consistent en vols relativement brefs effectués au ras de la cime des arbres, avec des oiseaux qui émergent soudain du feuillage pour y replonger très vite... Le relief n'améliore pas les choses et les oiseaux disparaissent rapidement derrière les crêtes ou les pitons... Pour trouver des sujets perchés, il faut d'abord les voir en vol, et ensuite, il faut avoir la chance de les retrouver sur un perchoir visible depuis l'endroit où l'on se trouve... J'ai vite compris que cette configuration avait une grosse côte !...

La distinction entre les deux espèces est assez aisée au vol : queue terminée par une bande terminale claire chez le pigeon des lauriers et par une sombre chez le Pigeon de Bolle ; aspect général plus "foncé" pour la seconde espèce...

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Bon, j'en viens à mes observations... D'abord La Gomera... Que dire, sinon que je suis resté trois jours sur cette petite île du sud de l'archipel et que j'y ai fait quatre stations d'environ une heure chacune sur deux miradors du parc national de Garajonay, à Lors Roques et à El Hierro... Tous les visiteurs qui m'avaient précédé ici avaient vu de nombreux Pigeons de Bolle et je ne doutais pas de ma réussite... Eh bien, le résultat n'a été au bout du compte qu'une observation incertaine, sur le versant nord, avec un individu apparu sur fond de ciel, juste au-dessus du relief derrière lequel il a vite plongé... Sûr de rien, je ne pouvais même pas écarter un pigeon biset domestique !... 

Je suis reparti de la Gomera avec le sentiment grandissant d'un cuisant échec et avec une confiance bien entamée pour la suite du séjour... Je venais de manquer mon coup, ma première cartouche était partie et je n'en avais plus qu'une !...

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Après un interméde sur Fuerteventura, désertique et minérale, évidemment dépourvue de pigeons forestiers, débarquement sur Tenerife...

D'abord une tentative à la Grimona, un mirador en bord de route, sur la côte ouest, au sud de Puerto de la Cruz... Pigeons des lauriers très nombreux, aucun Pigeon de Bolle !...

Dernière chance après plus de 10 jours dans l'archipel... Le secteur d'Erjos, au sud-ouest de l'île, spot "historique" pour les pigeons sur Tenerife... Là, je découvre un chemin qui s'élève dans la montagne au sud du village... Mais je m'inquiète : pas de forêt de lauriers autour de moi, hormis quelques squelettes d'arbres calcinés qui émergent des broussailles, sur un versant dévasté à perte de vue par le feu... Je me dis que peut-être, de l'autre côté, la forêt est intacte...

Après une marche raisonnable d'une demi-heure, le point de bascule est atteint et je découvre avec soulagement une forêt préservée des flammes qui recouvre tout le versant sud... Je pénètre les lieux... Je n'entends et ne vois rien... Une marche aveugle, silencieuse et stérile sous le couvert des arbres, et la découverte d'un mirador en bois, construit au-dessus du vide, dans une trouée... J'avance, je surplombe le relief et la canopée... La vue porte loin - trop loin - et embrasse un vaste secteur de forêt, encaissé entre deux pentes raides... Pendant presque une heure, je scrute ce paysage : rien, absolument rien !... Pas le moindre pigeon, pas la moindre impression de pigeon, pas le moindre mouvement qui pourrait laisser imaginer la potentialité d'un pigeon... Sauf - et c'est pire que tout - un oiseau qui s'envole bruyamment de la cime des arbres juste au-dessus de ma tête... Je vois quelques instants sa silhouette sur fond de ciel dans les trouées du feuillage... Trop peu pour affirmer que je viens d'observer un pigeon de Bolle, même si je suis certain que c'était le cas...

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Mes derniers espoirs m'abandonnent... Je suis convaincu de l'échec... Je me l'explique assez mal au regard de tous les renseignements que j'avais recueillis... Je n'avais aucune certitude quant au pigeon des lauriers et il fût facile et régulier, le Pigeon de Bolle semblait une formalité dont les conditions d'observation seraient le seul aspect "compliqué" et il m'échappait obstinément !... Rien ne colle ici, mais absolument rien, avec l'expérience des autres !... C'est franchement déroutant...

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Vaincu, je quitte la forêt et j'émerge à la lisière des pentes incendiées du versant nord... C'est fini et je ressens cruellement la morsure de l'échec... Un mouvement attire mon regard au loin dans la pente, sur ma gauche... Je découvre un oiseau sur les branches d'un des arbres morts qui se dressent dans les broussailles... Eh bien, croyez-moi si vous voulez, c'est un Pigeon de Bolle, posé à découvert (j'avais lu à de multiples reprises qu'on voyait très rarement l'espèce perchée !)... Bref, l'oiseau est loin, mais il est là... Je ne dispose désormais que de peu de temps... Bientôt je découvre un second oiseau, et puis un troisième, et encore un autre !... Je compte finalement une bonne douzaine d'individus... Ils volent entre les branches des arbres morts sur lesquelles ils se posent... Ils sont lointains et inaccessibles... Je me contente de mitrailler à distance, aussi heureux que si j'avais approché une autre espèce à quelques mètres... J'étais tellement convaincu de m'être planté... C'est un peu comme un but marqué à la dernière minute pendant les arrêts de jeu... Les résultats de cette rencontre, médiocre mais précieuse à mes yeux, illustrent l'article... Je n'ai pu faire mieux, mais j'ai bien failli ne rien faire !...

 

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